À Passy, l’eau est devenue un mirage. Elle ne coule presque plus. Quand elle daigne apparaître, c’est tard dans la nuit, à des heures où une grande partie de la population dort déjà, épuisée par des journées à attendre, à espérer, à survivre. Pour des centaines de familles, la journée ne rime plus avec « robinet », mais avec « cuvette vide » et « soif ».
Face à cette détresse, la réponse de la municipalité est un coup de massue juridique : « Ce problème ne fait pas partie des compétences qui nous ont été transférées par le Code des Collectivités Territoriales. »
Cette réponse, techniquement peut-être argumentable, est humainement indéfendable. Elle soulève une question fondamentale qui dépasse les frontières de Passy : une collectivité territoriale peut-elle, légalement, rester insensible face à la souffrance de ses administrés ?
La réalité crue du terrain : ce que vivent les habitants de Passy
L’eau, c’est la vie. À Passy, c’est aussi devenu le symbole de l’abandon.
Écoutons les voix de ceux qui subissent :
« Chaque soir, je me couche en me demandant si demain mes enfants auront de quoi boire avant d’aller à l’école. Parfois, l’eau arrive à 1h du matin. Je dois rester éveillée pour remplir ce que je peux. »
— Aminata, mère de quatre enfants.
« On a alerté, alerté, encore alerté. La mairie nous répond toujours la même chose : qu’ils sont en train de trouver des solutions.
Ce qu’ils doivent faire c’est de changer l’équipe qui gère l’eau.»
— Moussa, habitant du quartier de Diamageune
Ces témoignages ne sont pas des cas isolés. Ils sont le quotidien de milliers de personnes.
L’argument municipal : un bouclier juridique, pas une solution
La municipalité invoque le Code des Collectivités Territoriales (notamment la loi 2013-10 du 28 décembre 2013 et ses décrets d’application) qui détermine, en son article 100 et suivants, les compétences transférées aux communes.
Il est vrai que toutes les compétences liées à l’eau ne sont pas intégralement transférées aux communes. La gestion des forages, de l’hydraulique rurale ou périurbaine peut relever de structures comme l’OFOR (Office des Forages Ruraux), la SONES ou les délégataires privés.
Mais est-ce une raison pour croiser les bras ?
La question n’est pas seulement technique. Elle est éminemment politique et humaine. Le même Code, dans son article 17, rappelle que la commune a pour vocation « la satisfaction des besoins de la population locale ». La police administrative générale du maire, prévue à l’article 129, lui confère aussi des pouvoirs en matière de salubrité et de sécurité, qui peuvent être invoqués en cas de crise sanitaire liée au manque d’eau.
Autrement dit, dire « ce n’est pas ma compétence » est une esquive. Car si la distribution de l’eau ne relève peut-être pas directement de la commune, la défense des intérêts de la population, elle, est sa raison d’être.
Sur le plan juridique : le maire est le représentant de l’État dans la commune, mais il est aussi et surtout le premier défenseur des populations locales. Face à une carence grave des services de l’eau, il a le devoir d’interpeller avec force les autorités compétentes, d’organiser des solutions palliatives (citernes, distribution temporaire), et d’user de sa voix pour porter le problème au plus haut niveau. Ne rien faire, c’est manquer à son devoir de protection et de salubrité publique.
· Sur le plan politique : une municipalité qui se contente de dire « ce n’est pas moi, c’est l’autre » perd sa légitimité. Les populations n’ont pas voté pour un gestionnaire de compétences. Elles ont voté pour des femmes et des hommes capables de résoudre leurs problèmes, quitte à bousculer les procédures et à taper sur les tables des autorités compétentes.
Nous ne doutons pas de votre bonne foi. Nous ne remettons pas en cause votre désir de bien faire. Mais la situation a assez duré. Elle est en train de fracturer le lien de confiance entre vous et ceux que vous représentez.
Alors, nous vous le demandons avec respect mais avec gravité : agissez.
Nous savons que vous n’avez peut-être pas la main sur toutes les infrastructures. Nous savons que la compétence eau est partagée, parfois floue, souvent source de lenteurs. Mais ce que la population attend de vous aujourd’hui, ce n’est pas une solution miracle. C’est un signal fort, une mobilisation visible, une volonté politique.
Deux actions concrètes que nous vous demandons humblement d’envisager
-Réévaluez l’équipe chargée de la gestion de l’eau au niveau local.
Y a-t-il, au sein de la commune, une personne ou un service dédié au suivi de la question de l’eau ? Si oui, cette équipe est-elle suffisamment outillée, formée, motivée pour faire remonter les problèmes et chercher des solutions ? Sinon, il est peut-être temps d’en constituer une, ou de renforcer celle qui existe.
La population ne demande pas des techniciens de génie. Elle demande des femmes et des hommes qui prennent son problème au sérieux, qui se lèvent chaque matin avec la volonté de faire avancer le dossier, et qui rendent compte.
-Ouvrez un dialogue franc avec l’entreprise en charge de la distribution d’eau.
Qui que soit le prestataire, le délégataire ou l’organisme responsable de l’approvisionnement, il est temps de le convoquer, de poser les chiffres sur la table, d’exiger un plan d’action clair avec des délais, et de communiquer ces informations à la population.
Une réunion publique de reddition, un point mensuel, une cellule de crise : les formats existent. Ce qui manque aujourd’hui, c’est la volonté de les activer. La mairie peut être le trait d’union entre l’entreprise et les citoyens. Elle doit l’être.
Ce que la population attend, ce n’est pas la perfection, c’est de la considération
Les habitants de Passy sont patients. Ils comprennent les contraintes administratives. Mais ce qu’ils ne supportent plus, c’est le silence et l’impression qu’on se débarrasse de leur dossier en invoquant un article de loi.
Un geste de la mairie, un mot, une visite de terrain, une convocation des acteurs concernés : tout cela peut changer la donne. Cela ne fera peut-être pas couler l’eau demain, mais cela redonnera confiance. Et sans confiance, il n’y a plus de République locale qui tienne.
